Sénégal, après « Y en a Marre »

Une certaine amélioration sociale et politique

Je suis donc repartie en Afrique pour apprendre des expériences des amis africains. Dakar m’a accueillis début septembre dans une effervescence d’une ville passée de 3 à presque 7 millions d’habitants. Les puissants mouvements Y en a Marre ont mené malgré toutes les vicissitudes à une certaine amélioration sociale et politique sensible dans les interminables quartiers de banlieues de Pikine, Guedawaye, Malika… Une autoroute a désenclavé les quartiers par le bord de mer, des routes ont été goudronnées quoique souvent sans système d’écoulement adéquat. L’électricité et l’eau potable sont accessibles, les écoles présentes quoique souvent non publiques. Les Parcelles Assainies, une des banlieues en construction, est devenu un quartier animé de boutiques bruyantes toute la nuit du week-end. Les amis militants de Malika m’ont confirmé que les associations locales sont actives et politisées et qu’une allocation de 100 000 CFA par familles allouée par le gouvernement de Macky Sall permet au plus pauvres de survivre tout en continuant les activités de vente, de production et de services dans l’informel. Une vie politique et culturelle intense prend place dans ces quartiers, dont le plus beau symbole est le Centre Culturel de Guedawaye dirigé par les jeunes de Y en a Marre ou j’ai revu Fou Malade, notre meneur politique de l’action contre la dette en 2011.

Fou Malade au Centre Culturel autogéré de Guedaway
Centre Culturel Autogéré de Guedawaye avec Jean Michel à WIEGO
avec Thomas Sankara à Guedawaye

Les 6 à 7 millions d’habitants s’affairent autour de nous alors que je suis hébergée à 40km de là, dans la banlieue Malika, dans la maison de Adama Soumaré, militant de l’association WIEGO et personnalité importante dans ce quartier populaire du Nord de Dakar.

Je plonge dans la ville, ses boutiques, ses commerce ambulants, ses artisans, ses transports en commun. Ce chaos apparent s’avère parfaitement organisé. Aux structures toujours faibles de l’Etat suppléent les citoyens dans leur admirable « autogestion ». Mais l’Etat est plus présent qu’en 2011. De grands travaux du projet Dakar 2020 sont lancés. Le but est de restructurer toute la ville en déplaçant entreprises et administrations de la presqu’île historique du Plateau et de les reconstruire dans une banlieue excentrée. La rocade le long de la mer est en passe d’être achevée. Un train reliant centre et banlieue est en projet. Dans le centre le musée des Civilisation Africaines est presque terminé. Sur le campus de l’Université Cheik Anta Diop ou nous avons passé les jours inoubliables du Forum de 2011, de nouvelles cités universitaires voient le jour. Elles sont construites par une entreprises publique chinoise. L’immense  nouveau stade arbore une banderole en chinois et en français visible de tous les côtés : « cadeau du peuple chinois au peuple sénégalais ».

Certes, je ne peux que me réjouir que les longues luttes étudiantes aient enfin abouti à une amélioration des conditions de vie des jeunes. Mais je fais part à mes amis de mon doute sur la restructuration d’un centre-ville historique qui déplacé ailleurs, risque non seulement de ressembler à un quartier d’affaire genre Levallois Perret, mais aussi il sera tellement éloigné que les pauvres auront du mal à s’organiser pour manifester devant les bâtiments présidentiels… Car les luttes de rue pour être efficaces ont besoin de l’espace urbain, d’une vie collective dans un lieu déterminé et de bâtiments publics identifiables. Le succès du mouvement tunisien en 2011 tient aussi au fait que la vie sociale et politique se déroule en Tunisie dans un milieu urbain restreint d’un centre-ville ancien largement pourvu en cafés et lieux de rencontres bon marchés et facilement accessibles.

Le risque de gentrification est toujours grand dans ce type d’opération. Le marché dit « malien » à côté de la gare ou les femmes vendaient karité, condiments et tissus a déjà été déplacé. Est-ce que les pauvres ne vont pas encore une fois être chassés des lieux ou pourtant la présence du pouvoir et des touristes attire une clientèle pour les produits locaux ?

Demba et Dupont, monument de la fraternité d’armes, près de l’ancienne gare ferroviaire de Dakar à côté du marché malien

De plus le projet d’un tel remodelage urbain suppose des investissements énormes dont la provenance ne semble pas très transparente. Dans le domaine de la culture, outre les entreprises chinoises, de puissantes fondations américaines sont bien présentes. En témoigne le parcours d’un jeune que nous avions soutenu alors qu’il était étudiant « non orienté », donc privé de place à l’Université. En février 2011 il arpentait avec son groupe les couloirs de l’université pleines de militants altermondialistes. Ces jeunes manifestants réclamaient de l’aide pour la lutte pour leur droit à l’éducation. Nous n’aurions pas pu décemment mener des débats sur le droit à l’éducation et abandonner à leur sort les jeunes Sénégalais dont nous occupions l’Université ! J’avais mené avec le CADTM des entretiens avec Madicke et sa collègue Sema, nous avons médiatisé leur luttes et ils ont pu s’exprimer à l’Assemblée Plénière du Forum. Et voilà qu’il s’avère que Madicke, par la magie de Facebook, n’avait jamais perdu ma trace ! Nous nous revoyons et je suis fière de voir que le garçon de 19 ans si décidé est devenu … un jeune chercheur en archéologie sous-marine ! Il mène un important projet de recherche sur les bateaux négriers immergés au large de Gorée. Il est brillant et dynamique et explique qu’un nouveau centre de recherche va ouvrir sous peu, financé par des fondations afro-américaines et sud-africaines tandis que sa bourse doctorale, refusée par la France, est prise en charge par l’Allemagne.



Université Cheik Anta Diop ou avait eu lieu le Forum Mondial de Dakar en février 2011
La corniche de l’Océan
A Malika